Au moment où des menaces gigantesques se déploient, partout à travers le monde, menaçant la survie même de l’humanité et appelant à des réponses collectives de très grande ampleur, on entend partout des écrivains, des journalistes, des hommes et femmes politiques, prôner le repli sur soi et dénoncer « le système » qui serait, selon eux, responsable de tous les malheurs de chaque citoyen, de chaque pays et du monde.

Ce « système » monopoliserait les postes, interdirait à ses adversaires de gagner des élections, imposerait une pensée unique, en employant les moyens les plus tordus, depuis l’utilisation de juges partisans jusqu’à la manipulation des votes, en passant par toutes les formes de pression sur le peuple.

Oui, mais voilà, personne n’est d’accord sur ce qu’il est.

Pour les partisans de l’extrême gauche, il serait formé par les puissances d’argent, les milliardaires, les grandes entreprises, les marchés financiers, les banques, dont les hommes politiques ne seraient que des marionnettes. Ces puissances, disent-ils, formeraient un « système » extrêmement organisé, qui placerait ses employés dans les médias, les partis politiques, les administrations, les gouvernements, les ONG. Le « système » se réunirait dans des lieux secrets et ferait voter des lois conformes à ses intérêts, imposant en particulier une fiscalité exonérant les plus riches et fait financer par les classes les plus pauvres les allocations dont elles sont supposées bénéficier. De plus, ce « système » ferait tout pour interdire aux plus démunis de migrer dans les pays riches et pour empêcher les partis d’extrême gauche, d’accéder au pouvoir.

Pour les partisans de l’extrême droite, « le système » est fait au contraire de puissances technocratiques mondialistes, avec à sa solde, les magistrats et les médias officiels, qui s’acharneraient à imposer une vision unique du monde, avec des contraintes indépassables. Ce « système » ferait tout pour maintenir ouvertes les frontières de chaque pays, pour imposer un cosmopolitisme niant l’identité de chaque nation, et pour accaparer le pouvoir en nommant des juges à leur service, et en écartant les dirigeants qui s’opposent à lui en les faisant condamner pour des malversations imaginaires.

Ainsi, l’extrême gauche, comme l’extrême droite, voient dans « le système » une machine à les éliminer dès qu’ils approchent du pouvoir. L’une et l’autre y voient la dictature d’une « pensée unique ». L’un et l’autre pensent que la fermeture des frontières est nécessaire pour mettre en œuvre un programme de rupture. L’un et l’autre demandent aux peuples de se dresser contre les élites formées dans les meilleures écoles, qui gèrent les administrations publiques et les entreprises ; l’un et l’autre appellent à les dégager, à les mettre à l’écart. Sinon en prison.

D’autres encore, ailleurs que dans les extrêmes, affirment aussi que quelque chose comme un « système » existe, et entonnent les mêmes chansons, pour se faire une petite place au soleil.

Pour tous ces gens-là aussi, le « système », c’est tout simplement ce qui les empêche d’arriver, eux, au pouvoir. Et parler de « système », c’est se préparer à désigner des boucs émissaires. Sombres moments.

Ces discours sont évidemment absurdes : le capitalisme lui-même ne forme pas à lui tout seul « un système », étant imbriqué dans bien d’autres formes de pouvoir. Il n’y a pas de société secrète de milliardaires gérant le monde à leur façon. Ni d’internationale des technocrates imposant aux peuples une pensée unique et une mondialisation illimitée.  Il n’y a que des gens qui, dans tous les milieux, défendent leurs intérêts, par tous les moyens à leur disposition, financiers, culturels, idéologiques, économiques, politiques et parfois même militaires.

Il faut donc en finir avec cette idée de « système ». Et dire la vérité : ce n’est pas un système qui a empêché en Roumanie une candidature à l’élection présidentielle prorusse, antidémocratique et corrompue, c’est l’application de la loi par une démocratie. Ce n’est pas un système qui empêche, en France, en tout cas avant l’appel, Madame Le Pen d’être candidate à la prochaine élection présidentielle, c’est l’application d’une loi, (qu’elle a elle-même votée) sanctionnant, par des juges indépendants, des délits clairement établis, commis par elle comme d’ailleurs par une large partie de la classe politique française (et sans doute aussi celles d’autres pays européens).

Si tant de gens gobent ces accusations, si tant de gens adorent dénoncer « un système », et ne font pas l’effort de chercher à comprendre la complexité du monde, c’est parce que ces discours reprennent, dans leurs délires, des éléments exacts, indiscutables : oui, nos sociétés sont très inégalitaires. Oui, jamais, depuis un siècle, l’inégalité des chances n’a été plus élevée. Oui, les milliardaires et les technocrates pèsent plus sur les décisions politiques que les autres citoyens. Oui, ils sont bien plus nombreux, en proportion, que les autres groupes sociaux, parmi les dirigeants des Etats, des entreprises et des médias. En démocratie comme dans les Etats totalitaires.  Et leurs enfants monopolisent de plus en plus les places dans les meilleures universités.  Ils ne forment pas pour autant un « système » cohérent et logique. Le monde est bien plus chaotique, moins gouverné, que cela.

Ce n’est pas en caricaturant la réalité, en s’enfermant dans des frontières et des fantasmes, qu’on lui apportera les transformations radicales et urgentes dont il a besoin. C’est en cherchant à le comprendre, et à déterminer où et comment on peut le mieux agir, pour le bien-être des générations futures.